dimanche 14 juillet 2013

MUTZIG ça mousse !

Mutzig, ville de 6000 habitants, est surtout connue pour sa célèbre bière.
Créée en 1810 par Antoine Wagner, la brasserie de Mutzig produisait déjà en 1870, 6000 hectolitres par an et elle a employé jusqu'à 300 personnes. Epargnée pendant les guerres, elle va fusionner avec d'autres brasseries en 1969 pour former l'ALBRA (ALsacienne de BRAsserie), mais sera rachetée par Heineken en 1972.
La brasserie ferme en 1989, mais sous la marque Mützig, on trouve encore de la bière brassée à Schiltigheim et ….en Afrique ( Rwanda, Cameroun, Kisangani).


Lorsque Heineken décide d'arrêter la production en 1987, une centaine de salariés y travaillent encore. Le gros matériel de production (cuves, etc...) est emmené dans une brasserie du groupe dans le Nord. Le site est en bon état. Il est proposé aux salariés de venir travailler à la brasserie de Schiltigheim : Heineken paye le transport et le temps de travail est décompté dès la montée dans le bus de ramassage.
D'autre part, Heineken envisage de démolir la brasserie et de faire don du terrain ainsi dégagé à la commune.
Mais ce qui semble à priori raisonnable, peut devenir très complexe, quand des intérêts personnels sont mis dans le panier.

UNE HISTOIRE EDIFIANTE EN ABUS DE POUVOIRS, DETOURNEMENTS DE FONDS, FAVORITISME DE MARCHES ...

Le maire d'alors, André Courtès, envisage de devenir député et cherche un projet porteur : il décide de vouloir sauver la Brasserie de Mutzig. Quelques syndicalistes CGT occupent le site pour que, disent-ils, la production puisse reprendre sur place. Mais alors pourquoi, paradoxalement, commencent-ils à vendre ce qu'il y a dans l'usine à un ferrailleur qui leur reverse 30 000 frs par semaine ? Pendant le démontage de tout le matériel, tous les fluides des tuyaux, les fonds de cuve, tous les produits s'écoulent et finissent dans les caves de la brasserie.
Pour la « petite » histoire, un des syndicalistes, Philippe Frankinet, deviendra ...l'adjoint du maire Courtès.
Un premier acquéreur était prévu, la Sarest, filiale du groupe Crédit Mutuel-CIC, qui propose de l'aménagement foncier et la conception d'espaces urbains nouveaux avec les collectivités locales. Le Conseil Municipal donne son accord, mais le maire s'y oppose et exige des conditions de paiement que la Sarest ne peut honorer dans des délais aussi courts (une quinzaine de jours).
La brasserie est finalement acquise par la commune en 1992 qui se retrouve avec 1,2 hectare de friches industrielles en plein centre ville et des bâtiments vidés et déjà bien abîmés par les démontages des matériaux vendus. Le coût de ce rachat se monte à 8 millions de francs, mais la société Heineken consent à la commune une somme de 2,5 millions de frs destinés à la revitalisation industrielle du site. Et elle accorde encore une aide supplémentaire de 550 000 frs destinée à la réalisation d'études complémentaires pour ladite revitalisation. 




OÙ VA L'ARGENT ?

La commune fait un emprunt de 8 millions et verse 5,5 millions à Heineken (8 M – 2,5 M de ristourne). Elle dispose donc encore de 2,5 millions sur l'emprunt, plus l'aide supplémentaire de 550 000 frs versée par Heineken.
Concernant ces 550 000 frs, le maire, sans consultation du Conseil Municipal, adresse à Heineken dix factures de 55 000 frs (établies sur papier à entête de la mairie) précisant que les versements devaient être effectués au nom et sur le compte de l'Omslc (Office Municipal des Sports, Culture et Loisirs) dont le président est….le maire ! Pourtant, il était inscrit que cette aide devait servir à la « revitalisation du site de la brasserie » !!!
D'autre part, sans appel à la concurrence, le Conseil Municipal autorise le maire à conclure une convention de prestations de service pour l'aménagement du site avec une société, Eurocyt, qui avait pour seul salarié son PDG, Jean Dock (un proche du maire ?). Et voilà la suite : une somme de 2,5 millions de Frs est octroyée à Eurocyt pour cette mission (le reste de l'emprunt). Et encore une dose : cette société obtient également une convention de bail à construction de 30 ans et peut agir comme marchand de biens pour revendre le site par lots en touchant une plus-value/commission à chaque vente, ... évidemment !
Il semblerait, selon plusieurs témoignages, que ce n'est pas une commission qu'il empochait uniquement, puisque aucune somme correspondant aux lots vendus n'est jamais apparue dans la comptabilité de la commune. Et même, il y aurait eu des chèques versés par l'Omslc (des 550 000 frs) au nom de Jean Dock pour des avances....qui n'ont jamais été remboursées !


Voilà comment on peut attribuer à un particulier, des sommes énormes d'argent public et des biens immobiliers communaux importants à gérer. Car comment peut-on appeler cela autrement quand une société a un seul actionnaire, son PDG??? Et tout cela sans avoir quelque chose à débourser comme partenaire dans l'affaire, ni même avoir à participer à des appels d'offre publique.
La Cour des Comptes Régionales dénonce dans son rapport (1994) toutes les irrégularités concernant le dossier du Parc de la Brasserie. Le maire est condamné à une amende de ….2000 frs à payer avant 6 mois sous peine d'inéligibilité. Aux élections de 2001, André Courtès n'est pas réélu.
Le maire suivant, Roger Niggel, permet à l'entreprise de démolition/construction Pires de remplir les caves du bâtiment de production de l'ancienne brasserie avec tous leurs gravats et déchets divers qu'elle récupère sur ses différents chantiers en Alsace. Mais d'autres industriels du coin et même des particuliers en profitent également, et cela probablement déjà avant le changement électoral. Cela conduit à faire de ce bâtiment une immense décharge sauvage où on retrouve même 200 litres de pyralène déversés dans les caves et gravats. Il n'est pas inutile de rappeler que le pyralène est une huile synthétique utilisée comme isolant dans les industries électriques et qui dégage de la dioxyne, hautement cancérigène, en chauffant. Sa production était pourtant interdite depuis ...1987. Et ça ne s'arrange pas au niveau de la pollution, puisque avec la construction de logements autour, ce bâtiment devient vite un lieu de « jeux ». De temps à autre, un feu se déclare à l'intérieur et les pompiers arrosent abondamment, entraînant les divers produits déversés vers le sous-sol.
Un peu plus tard, Eurocyt se déclare en difficulté financière et demande des aides au gouvernement (!) pour employer certains anciens salariés (les syndiqués) en fin de droit de chômage. Ce choix est-il une compensation pour les « aides » du maire ? La « société » Eurocyt sera mise en liquidation peu de temps après, en 1996, loin d'avoir rempli sa mission et on peut se demander à quoi ont été employées les sommes d'argent public versées, où est passé le pactole des ventes, des versements émanant de l'Omslc par chèque.


AUJOURD'HUI

Deux bâtiments (le « Château » et le « petit château ») en brique et grès des Vosges rouges (style néo-Tudor), inscrits en 2002 aux monuments historiques, ont été rénovés. Ces bâtiments servent à une pépinière d'entreprises (30 bureaux, pas tous occupés, une quinzaine de sociétés à ce jour) avec une salle de réunion/conférence et une autre, brute, qui devrait abriter une micro-brasserie/restauration de 150 places si la commune trouve un acquéreur. Deux nouveaux bâtiments abritent des bureaux de services publics entre autres pour l'un et une résidence de tourisme qui a servi essentiellement à des opérations de défiscalisation par la vente/achat des « chambres/studios » pour l'autre. Les dépenses d'un montant de 4 785 000 € ont été réparties entre l'Etat (750 000 €), le Pays (50 000€), le Conseil Général (623 495€), la Région (935 240 €), le Fonds Européen (400 000 €), la commune (2 026 260 €). Le Parc de la Brasserie a été inauguré en septembre 2011.

Il reste encore 5 lots dont le bâtiment principal de production qui est dans un état de délabrement très avancé avec une décharge sauvage dans son sous-sol et une accumulation de divers produits déversés depuis des années. Alors que des sommes importantes (détournées et mal gérées) étaient allouées à la réhabilitation-revitalisation du site, la commune se tourne aujourd'hui vers l'Etablissement Public Foncier du Bas-Rhin, initié par le Conseil Général (argent public encore), afin que cette structure s'occupe d'acquérir les bâtiments (qui ont déjà été acheté une fois par la commune il y a vingt ans!!!). La commune « remboursera » lorsqu'elle aura procédé à la démolition, désamiantage, dépollution (ce qui devrait lui coûter pas loin de 2 millions € et quelques années de travaux) et aura vendu les terrains pour des bureaux, du stockage, mais aussi des places de parkings (payants ?). En attendant, le bâtiment-poubelle est ouvert à tous vents, accessible à tous, criblé de trous dans les sols, là où passaient les tuyaux avant leur démontage. Le maire actuel, Raymond Bernard, responsable de l'état sanitaire et de la sécurité dans sa commune ne semble pas prendre la pleine mesure de l'état de dangerosité et de pollution du site. Mais, en cas d'accident grave, qui va se renvoyer la responsabilité ? Les différents propriétaires des lots, dont la commune, qui détient le lot principal ?



Quand on se souvient du début de l'histoire, on se dit qu'il y a eu là beaucoup de circulation d'argent public, qui n'est pas allé où il aurait du servir et que l'addition est devenue si énorme que ça a bien moussé au pays de la bière, mais avec le résultat qu'il y a toujours encore une partie dangereuse et polluée au milieu du site, 25 ans après, ce qui aurait pu être réglé en quelques années de façon sensée.
Nous avons là un bon exemple de ce que les conflits d'intérêts, les abus, la permissivité peuvent faire comme dégâts et dépenses avec les résultats visibles et tout cela avec des élu-e-s qui sont parfois juges et parties, avec la complicité et la bienveillance des proches qui y trouvent des avantages financiers directs ou indirects, avec de l'argent public qui devrait servir les intérêts de la commune, l'intérêt général...

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